“ Il est rare que dès la fin de l’école un travail artistique émerge avec tant d’évidence. Cette naissance a eu lieu au son des faiseurs de pluie, dans un diplôme dont l’atmosphère pénètre immédiatement, quand bien même le médium principal, la vidéo, n’est pas le plus familier du spectateur, et dont le discours sans parole soutient l’ensemble avec une cohérence forte et une réflexion où rien n’est de trop.
Marine Ducroux-Gazio est vidéaste et plasticienne. Son parcours aux Beaux-Arts de Nantes, aux Arts Déco puis aux Beaux-Arts de Paris lui a permis de développer cette heureuse polyvalence et d’ap- profondir les atmosphères visuelles et sonores dans lesquelles elle immerge son public. (...) La chute est explicitement montrée mais aussi les possibilités d’y remédier, de soigner avec D’autres Icares, de même, en sens inverse, que le risque de submersion par le sable dans Noviogamus / A Syllable- less Sea, ou les espoirs de faire à nouveau de cette terre un Eden, quitte à implorer les cieux pour faire tomber la pluie (The Rainmaker (II, Raingrass)). L’artiste pourrait ainsi parler de « solastalgie », évoquer les ravages du réchauffement climatique ou les relations magiques d’époques révolues aux déesses de l’eau. Elle n’en fait rien. Non seulement cela n’est pas nécessaire, puisque les vidéos disent tout sans parole, mais ce serait en plus une faute : pourquoi faire de l’art si ce n’est précisé- ment parce que les discours, scientifiques, politiques ou même littéraires, ont une incapacité à dire ? Si l’art sublime l’incomplétude du langage, il se doit de ne pas être bavard.
Ainsi les vidéos relèvent-elles davantage d’une image-mouvement ou du tableau vivant que du court-métrage derrière lequel se lisent les ficelles souvent trop vues du théâtre. Dans ces images-mou- vement tout boucle et tout bouge, et les bandes-son qui se mêlent créent de remarquables effets de cycles. Avis à ceux que la perspective d’être enchaînés à un casque dans un espace noir et clos rebute... il n’y a ni casque, ni enfermement, pour le plus grand profit de la sonorité. Le scénario textuel rebattu cède la place à un scénario sonore ouvert, avec parfois l’assistance d’ingénieurs du son ou de designers sonores pour la disposition des enceintes dans l’espace de projection qui en résulte (...)
Des images-mouvements aux amers, la tension se noue de la non-narration et des actes manqués. Comme chez Perec, le dispositif de saturation d’objets et d’épuisement des lieux cache la profon- deur d’une disparition. La série des puzzles de Bartlebooth, ces aquarelles transférées sur carton puis découpées et assemblées, avant d’être recollées et retransférées sur feuille, détachées et enfin dissoutes, du blanc au blanc, est vouée à l’inachèvement.
Le X ne s’emboîte pas dans le W. Une incomplétude demeure, qu’il faut habiter (...)”
Xavier Bourguine, «Marine Ducroux-Gazio - l’incomplétude du langage», Artais, 2026
“ Marine Ducroux-Gazio sculpte ses projections et accorde ses vidéos l’une à l’autre pour faire de leur rencontre une installation enveloppante jusqu’à l’envoûtement. C’est bien de charme dont il est question, qu’il s’agisse de faire tomber la pluie ou de se lever les marées spéculatives, ou plutôt d’invoquer l’une pour court-circuiter les autres.
La vidéo Le Magicien montre ainsi des gestes purs, sans accessoire ni apparition, transformant le temps en attente, d’un miracle pluviométrique ou d’une catastrophe diluvienne. Sur trois écrans incurvés, dans Noviogamus / A Sylableless Sea, des habitantes et habitants de Soulac-sur-Mer miment le désensablement de leur ville, qui devrait être la première en France à disparaître du fait de l’érosion des traits de côte. La faiseuse de pluie de Raingrass exerce quant à elle ses rituels propitiatoires dans une forêt printanière avant de calquer sa concentration sur le rythme des essuie-glaces, mais le pare-brise reste sec.
Gardant l’espace, une clepsydre, dont les réservoirs ne communiquent pas, suspend l’écoulement du temps linéaire pour revenir à un temps cyclique, tandis que des consoles-dioramas, inspirées du design fonctionnel de bureau, proposent quelques arrêts sur image évoquant l’univers du business, où les faiseurs de pluie font surtout les gros temps. Ces sculptures équilibrent la mécanique filmique, aussi sensible que Le Jeu des Perles de verre, d’Hermann Hesse dont l’un des contes- clés convoque un faiseur de pluie.
Comme dans Les Vagues de Woolf, où la mer strie au hasard d’une journée une conscience en formation, les boucles asynchrones des trois films mêlent leurs bandes-son sans parole. Dans cet univers sonore, la pratique fragmentaire du récit laisse le regardeur libre d’imaginer les enchantements qu’il voudrait voir se réaliser. L’espace à demi occulté d’exposition et de projection capte cette heure bleue où les nuages se forment et les dunes progressent, réenchantant chacun de nous en faiseur de pluie. On finit même par l’entendre tomber. ”
Xavier Bourguine, catalogue des diplômés, Beaux-Arts de Paris, 2025
“ À quoi riment les gestes virtuoses d’un magicien s’il n’a ni cartes ni accessoires en main ? Dans sa vidéo The Rainmaker (I, Le Magicien), qui tourne en boucle, Marine Ducroux-Gazio (née en 1997), diplômée aussi des Beaux-Arts de Nantes et de l’École des Arts décoratifs, met en scène un moment d’attente. Celle d’une magie qui ne viendra pas, et que l’on guettera pourtant en regardant attentive- ment les mains du magicien, à la recherche de ses secrètes astuces.
Devant l’écran, une sculpture à l’épure digne d’un Jean Arp ou d’un Brancusi fait dialoguer des boules de billard avec une forme abstraite en jesmonite ; ici encore, on cherche le sens caché, la mythologie derrière la constellation de ces objets dont le mystère est tel qu’ils semblent dotés d’un pouvoir invisible.
Un univers plastique extrêmement fertile, qui chatouille l’imaginaire de nos croyances plus ou moins conscientes.”
Maïlys Celeux-Lanvals, «5 jeunes diplômées (et félicitées !) des Beaux-Arts de Paris qui nous ont bluffés», Beaux-Arts Magazine, 2025
“ Les mains d’un magicien répètent inlassablement une série de tours, sans aucun des objets ni des accessoires qui permettent ce moment de suspension de l’incrédulité, propre à la magie comme au cinéma. En se fixant sur ces mouvements, Marine Ducroux-Gazio nous place dans le temps singulier de l’attente d’une chose promise, mais qui semble ne pas venir. Sa Clepsydre est quant à elle arrêtée, le temps ne s’écoule plus.
Ces deux œuvres issues d’une installation plus large intitulée The Rainmakers - un terme dont la polysémie nous renvoie aux deux faces de la croyance, le miracle ou le subterfuge - interrogent tout autant notre rapport au visible et à l’invisible que notre rapport au temps et au changement, qui prend toute sa gravité à l’aune des modifications climatiques qui redéfinissent notre rapport au monde. Au sol, Moby, une composition faite de boules de billard, s’organise autour d’une sculpture de jesmonite polie, en un mouvement céleste suspendu dont nous pourrions imaginer les multiples collisions et rebonds. ”
Mathieu Kleyebe Abonnenc, Felicità, Palais des Beaux-Arts, 2025
“ Marine Ducroux-Gazio is a French artist whose practice navigates the intersection of sculpture, video, and installation to explore the loss of magic in a rationalized world. Deeply influenced by tales, mythologies, and collective imagination, she examines how industrialization and capitalist logic have stripped the world of its enchantment, severing our connection to the non-human and the unseen.
Her work unfolds through sculptural gestures and moving images, creating narratives that reintroduce wonder and ambiguity. Drawing from literature and cinema, she revisits archetypal figures and forgotten rituals, seeking to reawaken sensitivity to the world’s hidden rhythms. Sustainability is embedded in her approach, not only in material choices but in her belief that imagination is a form of care—a way to resist disappearance. Through her work, she invites viewers into a space where myth and matter intertwine, offering an alternative to the accelerating loss of meaning in contemporary life. ”
Coco (Quinn Athapap) Maxwell, Atha Artist Stories, 2025
“ Tu me dis que tu portes le coeur ouvert, Ouverture
Fragilité
Radicale volontéInventer le Mercure
Savoir parler de l’autre côté du silence.Je te crois.
J’entends un clavecin
Cette brillance simple du clavecinTricot doré
Tu gardes un secret que tu as oublié
Entre tes mains ce mystère palpite
Se lever, manger, travailler, dormir se lever,
C’est une longue tentative de rapprocher le mystère de l’endroit où il pourra encore vivre Où il sera préservé comme mystère
Ou ou où il sera enfin ouvert comme une noix(...)
Un murmure un murmure un murmure tant de silence tant d’éléments minuscules doivent se tisser pour qu’une mélodie au travail puisse se glisser.
Tu écoutes peut-être avant même de voir. Et pour écouter c’est le corps tout entier qui s’incline. La vérité c’est que tu vois bien seulement de près, que cette vision rend possible la douceur réparatrice que tu offres aux corps et aux choses. Peut-être que tu n’as jamais appris à voir véritablement.La lait bout.
Le lait échappe au feu. Le lait se sauve. ”
Sofía Bonilla Otoya, extrait, Perfectly Conditionned Eyes, 0,4% Collyre, Galerie du Crous de Paris, 2025
“ Afin de fonder une nouvelle cité, la future reine fourmi se défait de ses ailes avant de creuser la terre. Posées, sur le sol, les ailes en bois délicatement polies de Marine Ducroux-Gazio (Of desire, 2023) font écho à ce geste fondateur: tomber du ciel pour entrer dans les profondeurs. Au sein des boîtes en cartons gravées par l’artiste d’alvéoles et d’empruntes digitales (Les Veilleuses, 2024) des lumières dorées se font l’indice de leur vie intérieure, qui s’organise en réseau dans des formes de cités modulaires (…) ”
Violette Morisseau, texte de l’exposition D’une goutte de rosée, 2024
“ Les sculptures, installations ou vidéos de Marine Ducroux-Gazio s’imprègnent librement de réflexions contemporaines, qu'elles soient philosophiques, sociologiques ou écologiques. Explorer l'interdépendance entre les êtres vivants et les systèmes naturels ; prendre en considération les limites de l'humain ; s'intéresser aux conséquences psychologiques et émotionnelles du changement climatique ; comprendre la nécessité de développer de nouvelles formes de relations avec le monde naturel… La science-fiction s’entremêle à l'écopoésie. Le rêve s’infiltre dans la réalité. Point d’équilibre aux limites poreuses. Les cheminements, qu’ils soient physiques ou mentaux, sont fluides. Rien n’est imposé. L’artiste suggère plus qu'elle n'énonce explicitement, laissant place à l'interprétation. Rien n’est figé. Par l’allusion, elle fait appel à notre propre sensibilité.
Marine Ducroux-Gazio nous offre la possibilité de tisser nos propres liens et d’en dénouer d’autres. Comme elle nous le rappelle à travers l’ensemble Chaos’Theory, un changement dans les conditions de départ d'un système, aussi minime qu’un battement d’ailes de papillon, peut entraîner des évolutions très différentes. La tendresse d’un geste, la chaleur d’un moment peuvent avoir des répercussions tout aussi significatives.
Des pistes, plus que des clés, sont ainsi égrenées par Marine Ducroux-Gazio pour repenser notre place dans le monde, non pas en tant qu'individus isolés, mais comme partie prenante d'un réseau d'interrelations qui passent par les sensations, les échanges de matière et d’énergie, et la cohabitation avec les autres entités vivantes. ”
Leïla Simon, Biennale de la jeune création de Nantes, 2024
“ Je déambule lentement parmi les collines à la recherche du repos. Face à la mer, je m’appuie sur un rocher et j’y trouve refuge. Je ferme les yeux et laisse le soleil caresser mon visage.
Puis, malgré la fatigue, je commence à charmer mes ami·es au son tendre de ma clarinette –
les fourmis,les mouettes, le soleil... Et ma sœur, la perruche à l’aile cassée. On la caresse avec attention, on la soigne. Elle ne vole plus. Tombée sous la chaleur du soleil qui fait fondre la cire. Chaleur insupportable. Je sors de mes poches un coquillage déformé par les vagues, des morceaux de céramique rejetés par la mer, des pièces de monnaie dont la couleur cuivrée rappelle des petites billes-aimants que je jette à côté. Elles pesaient dans mes poches. Je me débarrasse de ce poids, de cette charge magnétique qui m’envoûte. Et puis, tous ces objets disparaissent dans le gris du ciel. Seule une carte postale garde la trace de leurs histoires éphémères.Mes semelles brûlent. Un cylindre spatial les a envahi. Il a laissé son empreinte sur mes pieds rouges de fatigue. Je m’arrête. J’aperçois au loin une silhouette accroupie. Telle une abeille, elle tisse une alvéole de cuivre. Ses gestes minutieux me fascinent. Le temps passe, elle tisse, je me repose. Les gouttes de cire tombent une par une sur le sable ardent. La chaleur appelle les insectes, dont le bourdonnement m’obsède. Des scarabées surdimensionnés grimpent sur le caisson qui emprisonne le soleil. Sous les rayons puissants de l’étoile, leurs carapaces brillantes deviennent translucides, teintées par la cire.
(...) Encore une interruption. La zone a peut-être coupé les ondes (...) Blanc poli, les angles obtus de ses pattes se reflètent sur la surface métallique qui le supporte. Là, il se contemple et s’imagine glisser le long des cheveux de cuivre. Sagement, il écoute les basses fréquences des murmures dont il ne connaît pas la source. En contrebas, des poids cosmiques viennent de tomber du ciel en pluie d’argent. Toute la surface du paysage qui s’étend devant lui en est recouverte. Leur aura brille légèrement par séquence, au rythme de la bougie qui ne s’éteint pas, soleil de l’aube ou du couchant.
Du sol, une paire de jumelles regarde le ciel en cherchant la provenance de leur chute. Le soleil brûlerait sa rétine sans ce prisme. Il fait une chaleur écrasante. Le mauve des éléments du paysage vient troubler l’aridité de la scène, apaise pour un temps la réponse du soleil.
De cette chute demeurent quelques vestiges. Un avion de papier s’est délicatement posé au-dessus d’une mer grise. Son ressac chante en polyphonie avec la musique silencieuse qui, maintenant qu’on peut s’en apercevoir, sort de ces petites oreilles invisibles, placées en équilibre sur les échelles d’acier. Icare ramasse ses ailes d’oiseaux, regarde l’étendue des ruines et s’envole dans les nœuds du bois. Il a terminé son voyage. Le petit matin a laissé sur la table de chevet une aile, minuscule et blanche, comme une plume d’oreiller, mémoire de cette promenade mentale. ”
Alice de Maillard et d’Anna Koch pour le catalogue de l’exposition Semblable à un petit os de seiche, BétonSalon, 2023